L'Italie paralysée par la grève générale
A l'appel des trois plus importants syndicats italiens, le plus grand mouvement social depuis vingt ans a débuté à 10 heures dans la Péninsule. L'activité semble s'être arrêtée, alors que des manifestations géantes ont lieu dans les grandes villes.


L'enjeu de la grève générale en Italie divise grandes et petites entreprises

La Tribune - édition du 16/04/2002

A l'appel des trois grands syndicats, les Italiens manifestent aujourd'hui contre le gouvernement Berlusconi en cessant le travail. Au-delà du débat politique, la réforme du droit du travail et des licenciements n'a pas le même impact pour les grandes et les petites entreprises.

A l'appel des grands syndicats, l'Italie est aujourd'hui en grève générale pour la première fois depuis vingt ans. La Cgil (gauche), la Cisl (catholique) et la Uil (centriste) ont appelé à manifester contre le projet du gouvernement Berlusconi de réformer l'article 18 du statut des travailleurs, qui fixe, depuis 1970, le cadre des licenciements individuels dans les sociétés de plus de quinze salariés.

Cet article prévoit que le juge peut ordonner la réintégration dans l'entreprise d'un salarié licencié "sans juste cause". Il a peu d'équivalent en Europe, où l'on tend à privilégier les indemnisations à la réintégration, mais c'est un droit "acquis" en Italie, où la protection sociale des demandeurs d'emploi est plus faible qu'ailleurs.

Inquiétude patronale. Le gouvernement veut annuler l'application de l'article 18 dans trois cas de figure : transformation des contrats à temps déterminé en contrats permanents, passage des petites entreprises à plus de quinze salariés, émersion de l'économie souterraine. Il croit ainsi faciliter la création d'emplois, ce qui permettrait à l'Italie de rapprocher son taux d'activité (53,5 %) de la moyenne européenne (environ 60 %). Mais un front composite, allant de l'extrême gauche aux centristes, s'est constitué autour de Sergio Cofferati, le leader de la Cgil. La Confindustria, l'organisation du patronat italien, pourtant à l'origine du projet, a commencé ainsi à s'inquiéter de la détérioration du climat social. Le week-end dernier à Parme, pendant les assises du patronat, le flamboyant président, Antonio D'Amato, n'a pu ignorer les nuances exprimées par le patron de Pirelli et de Telecom Italia, Marco Tronchetti Provera, qui a évoqué le renforcement du système de protection sociale comme un processus parallèle à la réforme du droit du travail. "Si l'entreprise donne moins de garanties, la société doit compenser", a-t-il affirmé. Plusieurs grands patrons ont ainsi appelé à renouer le dialogue en traitant l'ensemble des questions. Même son de cloche chez Vittorio Merloni, le patron du groupe électroménager homonyme. Ce groupe, au chiffre d'affaires de deux milliards d'euros, dont 80 % réalisés à l'étranger, est un bon exemple de l'approche que les moyennes et grandes entreprises ont adopté en matière de travail. Chez Merloni, selon le directeur général Andrea Guerra, la flexibilité se décline en accord avec les syndicats. "Nous avons recours aux contrats temporaires, intérimaires ou partiels dans la mesure indiquée par la loi [pas plus de 8-10 % des effectifs, Ndlr]. Notre activité est saisonnière. L'article 18 n'a pas d'influence sur nos stratégies, nous tablons surtout sur l'innovation."

Frein au développement. Pour trouver des adeptes plus convaincus de cette réforme, il faut ainsi s'adresser à l'Association des petites entreprises transalpines (Confapi), qui réunit 60.000 sociétés employant un total de plus de un million de travailleurs. Son président, Roberto Radice, estime que l'article 18 est effectivement une entrave à la création d'emplois. Il souligne que "les entreprises, notamment celles de l'Italie du Nord, ne songent nullement à licencier, car elles souffrent plutôt de pénurie de main-d'oeuvre". La preuve : "nous sommes favorables à libéraliser les flux migratoires, afin d'embaucher des étrangers là où nous ne trouvons pas d'Italiens".

Selon Roberto Radice, l'abolition de l'article 18 permettrait à nombre de petites entreprises de se développer. Il apprécie par ailleurs la proposition du ministre Umberto Bossi de porter à trente salariés le seuil à partir duquel les petites entreprises sont confrontées à un plus grand nombre d'engagements formels. "Comme en France, où ce seuil est fixé à 35 salariés", affirme-t-il. La lutte contre l'économie souterraine est également nécessaire selon lui, "car, pour les petites entreprises, c'est de là que vient la concurrence déloyale".

A quelques nuances près, tout le monde est conscient que le problème n'est pas la grève, mais la volonté de renouer le dialogue dès son lendemain.

Andrea Morawski, à Milan